Un dossier de location, une demande d'aide, un remboursement : il faut presque toujours envoyer des justificatifs. Le réflexe est devenu universel — poser le document sur la table, ouvrir une application de scan, cadrer, valider. En quelques secondes, une carte d'identité ou une fiche de paie devient un PDF net et bien droit.
Ce que l'on regarde moins, c'est où cette image est traitée, où elle est stockée, et qui d'autre y a accès. Les applications de scan sont, par nature, des outils qui voient passer les documents les plus sensibles d'une vie. Leur histoire récente justifie qu'on s'y arrête.
Qu'est-il arrivé à CamScanner ?
CamScanner, de l'éditeur chinois INTSIG, est l'une des applications de scan les plus téléchargées au monde : plus de 500 millions d'installations sur Android (Google Play). En août 2019, les chercheurs de Kaspersky y ont découvert, dans une bibliothèque publicitaire intégrée à l'application, un composant malveillant capable de télécharger et d'exécuter d'autres programmes : publicités intrusives, abonnements payants souscrits à l'insu de l'utilisateur (Securelist). L'application comptait alors plus de 100 millions de téléchargements. Google l'a retirée du Play Store ; l'éditeur a mis en cause une régie publicitaire tierce, supprimé le composant, et l'application est revenue quelques jours plus tard (Android Authority).
En juin 2020, le gouvernement indien a interdit CamScanner avec 58 autres applications chinoises, en leur reprochant de transmettre « subrepticement » les données de leurs utilisateurs vers des serveurs situés hors d'Inde (gouvernement indien). La décision était aussi géopolitique. Mais elle rappelle un fait simple : l'ancienne politique de confidentialité de CamScanner indiquait que ses serveurs pouvaient se trouver « en Chine ou dans tout autre pays » (INTSIG).
La dernière analyse de l'application par l'association française Exodus Privacy, en septembre 2026, y recense 14 pisteurs — dont ceux de Facebook, Google AdMob, AppsFlyer et Pangle, la régie publicitaire de ByteDance —, et 38 permissions demandées, dont la localisation précise (Exodus Privacy). Exodus précise qu'une telle analyse détecte la présence de ces composants, pas leur activité réelle.
Et les applications des grands éditeurs ?
Adobe Scan enregistre les documents dans le cloud d'Adobe : la documentation indique que « Enregistrer le PDF » convertit le scan puis le téléverse vers le stockage cloud d'Adobe (Adobe). En 2021, une réponse sur le forum officiel d'Adobe indiquait qu'il n'existait pas d'option directe pour désactiver ce stockage dans l'application, tout en suggérant d'enregistrer le fichier sur l'appareil (forum Adobe). Les conditions d'Adobe prévoient par ailleurs une analyse automatisée des contenus stockés — nous l'avons détaillé dans Adobe Acrobat en ligne est-il sûr ?.
Microsoft Lens n'existe plus. Microsoft a retiré l'application des boutiques en février 2026, et elle ne permet plus de nouveaux scans depuis le 9 mars 2026 (Microsoft). Microsoft oriente désormais vers la fonction de scan de OneDrive, qui enregistre les documents dans son cloud, et vers l'application Microsoft 365 Copilot (Thurrott).
Google propose deux scanners. Celui de Google Drive enregistre le document dans un dossier Drive, donc dans le cloud (aide Google). Celui de l'application Files by Google, lancé en 2024, garde les PDF sur l'appareil, dans un dossier dédié (Android Central) ; d'après ce même site, il repose, comme celui de Drive, sur le scanner de documents ML Kit, dont Google indique qu'il fonctionne entièrement sur le téléphone (Google ML Kit).
Apple intègre un scanner dans Notes et Fichiers. La reconnaissance de texte se fait sur l'iPhone. Mais une note scannée est synchronisée avec iCloud si la synchronisation est activée, et, avec la protection standard, Apple détient les clés de chiffrement de Notes et d'iCloud Drive ; le chiffrement de bout en bout n'est actif que si l'on active la « Protection avancée des données » (Apple).
Existe-t-il des applications qui ne transmettent rien ?
Oui, et l'une d'elles est française. Genius Scan, de la société parisienne The Grizzly Labs, indique que les documents sont traités « exclusivement sur votre appareil » — reconnaissance de texte, génération du PDF, traitement d'image — et ne sont stockés sur ses serveurs, situés dans l'Union européenne ou un pays jugé adéquat, que si l'utilisateur crée un compte pour les synchroniser (Genius Scan). L'application collecte toutefois des statistiques d'usage, et sa fonction facultative de renommage automatique fait traiter par OpenAI le texte de la première page.
SwiftScan, l'ancien Scanbot, affirme aussi que toute l'activité liée aux documents se fait sur l'appareil ou chez le service de sauvegarde choisi par l'utilisateur (Google Play) ; l'application appartient aujourd'hui à une société californienne.
À l'inverse, Tiny Scanner, très populaire, est éditée par une société de Hangzhou ; sa fiche indique un partage de données personnelles avec des tiers et la collecte de la localisation, et l'application met en avant une synchronisation cloud et des fonctions d'IA en ligne (Google Play).
Scanner ses papiers sans rien envoyer : la méthode
Il n'est pas nécessaire d'installer une application de scan pour produire un PDF propre.
- Photographiez le document avec l'appareil photo du téléphone, à plat, bien éclairé, en cadrant les quatre coins. L'appareil photo n'envoie rien à personne — tant que la sauvegarde automatique des photos vers un cloud est désactivée ou que vous supprimez ensuite les clichés. Désactivez aussi la géolocalisation dans les réglages de l'appareil photo : sinon, chaque cliché porte la position GPS de l'endroit où il a été pris.
- Rassemblez les photos en un PDF dans le navigateur avec JPG en PDF de PDFKami : les images sont assemblées sur votre téléphone, sans être téléversées. JPG en PDF intègre les photos telles quelles, avec leurs métadonnées : d'où l'étape précédente.
- Filigranez les pièces d'identité avec le destinataire, le motif et la date, comme le recommande Cybermalveillance.gouv.fr (fiche réflexe) — avec Filigrane PDF, sur votre appareil. Pourquoi c'est utile : Filigraner sa pièce d'identité.
- Compressez si le site destinataire l'exige avec Compresser PDF.
- Supprimez les photos d'origine de la galerie, et de la corbeille.
Pour les pièces d'identité, il existe aussi une solution officielle : l'application France Identité permet de générer un justificatif d'identité à usage unique, signé par le ministère de l'Intérieur, en choisissant le destinataire, le motif et la durée de validité (service-public.fr). Il faut une carte d'identité au nouveau format.
Lexique
Pisteur (tracker) : composant intégré à une application qui collecte des informations sur son usage, souvent pour la publicité ou les statistiques.
Bibliothèque publicitaire (SDK) : module de code fourni par une régie et intégré par le développeur pour afficher des publicités ; il s'exécute avec les droits de l'application.
Reconnaissance de texte (OCR) : transformation de l'image d'un texte en texte sélectionnable. Elle peut se faire sur le téléphone ou sur un serveur.
Protection avancée des données : option d'Apple qui étend le chiffrement de bout en bout à la plupart des données iCloud, dont Notes et iCloud Drive.
Exodus Privacy : association française qui analyse les applications Android et recense leurs pisteurs et permissions.